Qu’est-ce que le carnisme ?

Dans son livre Introduction au carnisme. Pourquoi aimer les chiens, manger les cochons et se vêtir de vaches, paru en 2009 (et traduit en français en 2016), la psychologue américaine Melanie Joy proposait d’ajouter un nouveau terme au lexique des animalistes : celui de carnisme. Forgé à partir du radical latin carn- qui renvoie à chair, ce néologisme désigne un phénomène multidimensionnel prenant assise sur l’idéologie dominante et largement invisible (en ce qu’elle n’est pas reconnue comme telle) selon laquelle il serait normal, naturel et nécessaire pour les êtres humains de manger de la viande. C’est cet ensemble de croyances, selon Joy, qui nous conditionnerait à percevoir différemment les chiens et les cochons et à ne pas nous comporter de la même manière envers les uns et les autres.

Certains se prélassent sur le canapé alors que d’autres sont gardés dans des box étroits toute leur courte vie durant avant d’être conduits à l’abattoir.

Joy a certainement raison de remarquer que nous n’avons pas du tout la même attitude face aux différents types d’animaux. Nous caressons nos chiens et nos chats, que nous affectionnons et dont le bien-être nous préoccupe hautement. Nous plantons notre fourchette dans la chair des poissons, des poules, des cochons et des vaches, que nous assimilons à des aliments ou traitons comme de simples ressources à notre disposition.

Or, force est d’admettre que ce ne sont pas les propriétés intrinsèques des animaux qui déterminent la manière dont nous les traitons. En effet, les capacités cognitives ou psychologiques de nos animaux de compagnie et celles des animaux de rente ne sont pas significativement différentes. Les cochons sont aussi intelligents que les chiens, par exemple. Le goût de leurs chairs respectives n’est sans doute pas non plus ce qui explique pourquoi certains se prélassent sur le canapé alors que d’autres sont gardés dans des box étroits toute leur courte vie durant avant d’être conduits à l’abattoir. On sait que des Coréens se régalent de viande de chiens alors que des Indiens ne considèrent pas la chair des vaches comme comestible. Alors que nous pourrions digérer la chair d’à peu près tous les mammifères (incluant, disons-le, celle des Homo sapiens), oiseaux, poissons, reptiles et amphibiens de la planète, l’industrie agro-alimentaire occidentale n’utilise qu’une douzaine d’espèces animales terrestres (E. Desaulniers et M. Gibert, « Le Carnisme », dans R. Larue (dir.), Les Concepts du véganisme, Paris, Puf, à paraître). L’assimilation de certains animaux à des sources d’aliments est largement culturelle.

En achetant des aliments d’origine animale, nous contribuons volontairement aux industries qui causent d’immenses souffrances à des animaux à qui nous ne voulons pourtant aucun mal.

Le paradoxe de la viande

Bien sûr, nous savons tous que les animaux élevés pour les nourritures que nous en tirons sont sensibles (ou sentients). Ils peuvent, en effet, faire l’expérience consciente de la douleur et du plaisir. Ils sont affectés négativement ou positivement par la manière dont nous les traitons. Ils se soucient de ce qui leur arrive et recherchent comme nous à éprouver du bien-être et à préserver leur vie. Nous savons tout cela. Nous savons aussi que nous contrevenons à leurs intérêts les plus fondamentaux lorsque nous les faisons naître pour les élever, les transporter vers l’abattoir et les tuer alors qu’ils sont encore jeunes. En achetant des aliments d’origine animale, notamment, nous contribuons volontairement aux industries qui causent d’immenses souffrances à des animaux à qui nous ne voulons pourtant aucun mal.

Pour désigner cette situation de dissonance cognitive passablement désagréable, certains parlent du paradoxe de la viande. Et à moins d’être prêts à modifier son comportement en fonction de ses valeurs en adhérant au véganisme, l’envie de le résoudre peut conduire bon nombre de personnes à se rendre coupables de raisonnements motivés. Il s’agit alors de recourir à différents mécanismes psychologiques permettant de relâcher cette douloureuse tension entre ses actes et ses intuitions morales. Ainsi, on peut par exemple minimiser les effets de ses actions en se disant qu’un seul individu ne peut affecter des marchés vastes et complexes et n’a pas le pouvoir de régler les problèmes d’ordre structurel, comme celui de l’exploitation animale. On peut aussi sous-estimer la quantité de viande, de laitages et d’œufs que l’on consomme. On peut se persuader que les animaux ne souffrent pas tant que ça ; que des lois encadrent suffisamment leur bien-être et que les pires abus ont lieu ailleurs ; qu’ils sont faits pour être mangés (après tout, ils n’existeraient pas si on n’en faisait pas l’élevage pour nous en nourrir) ; que l’abandon de nos pratiques actuelles entraînerait la disparition de chères traditions culturelles ou la faillite économique de la nation.

Non seulement rationalisons-nous de mille et une façons les habitudes que nous n’avons pas envie de changer, mais nous en venons carrément à voir les animaux différemment pour être plus à l’aise de continuer à nous en nourrir.

La plus étonnante des stratégies adoptées en réaction au paradoxe de la viande est sans doute celle qui consiste à (bien involontairement) modifier notre perception des animaux que nous souhaitons continuer à exploiter. Des études en psychologie montrent en effet que les personnes qui consomment des nourritures animales attribuent des facultés mentales inférieures aux animaux qu’ils mangent qu’à ceux qu’ils ne mangent pas. Si, de surcroît, elles viennent tout juste de déguster un plat contenant de la viande, elles auront tendance à minimiser plus encore l’intelligence des animaux semblables à ceux dont cette viande provient. Bref, non seulement rationalisons-nous de mille et une façons les habitudes que nous n’avons pas envie de changer, mais nous en venons carrément à voir les animaux différemment pour être plus à l’aise de continuer à nous en nourrir.

l’antithèse du véganisme

Par rapport au spécisme, qui est un concept issu de la philosophie morale, Martin Gibert et Élise Desaulniers expliquent que le carnisme relève plutôt de la psychologie sociale et cherche à nommer une idéologie qui brouille la perception morale de la violence vécue par les animaux (E. Desaulniers et M. Gibert, « Le Carnisme », dans R. Larue (dir.), Les Concepts du véganisme, Paris, Puf, à paraître). Il s’agirait donc d’un ensemble de croyances ayant des effets bien concrets sur nos émotions, nos attitudes et nos comportements. Dans un mouvement d’allers-retours, ces affects et comportements renforceraient à leur tour les croyances qui les ont permis.

Les animalistes cherchent à ce que tous les êtres sensibles échappent à l’assujettissement, à la domination, à l’exploitation. En décriant le carnisme, c’est très exactement ce qu’ils exigent.

D’autres raisons permettent de distinguer le carnisme du spécisme. Alors que le spécisme est ce à quoi s’oppose (de manière on ne peut plus claire) l’antispécisme, le carnisme a été pensé par Joy comme l’antithèse du véganisme. Si les véganes refusent d’appréhender les animaux comme des ressources à la disposition des êtres humains pour leurs divers usages, c’est précisément ce que les carnistes font. Il est bien sûr possible d’accorder plus de valeur morale aux êtres humains qu’aux autres animaux (ou plus de considérations aux intérêts des Homo sapiens qu’aux intérêts semblables des animaux d’autres espèces), sans pour autant estimer qu’il est légitime d’exploiter ces derniers pour nos fins. On peut être à la fois spéciste et végane. Autrement dit, tous les carnistes sont spécistes, mais tous les spécistes ne sont pas carnistes.

En outre, le carnisme désigne sans doute plus précisément encore que ne le fait le spécisme ce qui préoccupe les animalistes. L’antispécisme consiste en effet à rejeter la discrimination fondée sur le critère (biologique) de l’espèce ou sur des propriétés (psychologiques) typiquement associées aux espèces mais n’ayant pas davantage de pertinence morale. Or, on pourrait théoriquement éviter de se rendre coupable de spécisme en se mettant à maltraiter tout le monde également. Les animalistes ne cherchent toutefois pas seulement à éliminer les injustices comparatives. Ils visent aussi et surtout à ce que tous les animaux obtiennent leur dû, à ce que tous les êtres sensibles échappent à l’assujettissement, à la domination, à l’exploitation. En décriant le carnisme, c’est très exactement ce qu’ils exigent.

Disposer du concept de carnisme permet finalement de diriger l’attention vers le problème lui-même plutôt que vers les personnes qui le dénoncent. De la même manière qu’il peut sembler préférable d’examiner le patriarcat plutôt que de s’intéresser aux féministes qui le critiquent, il paraît approprié de diriger la discussion publique vers le carnisme plutôt que vers les véganes. C’est d’ailleurs parce qu’elle s’est rendu compte que le phénomène psychologique, sociologique ou anthropologique qui sous-tend l’exploitation animale n’était pas nommé que Joy a proposé la notion de carnisme.

Disposer du concept de carnisme permet de diriger l’attention vers le problème lui-même plutôt que vers les personnes qui le dénoncent.

Certains diront que le terme n’est peut-être pas le mieux choisi. Après tout, pourquoi sélectionner un mot dont l’étymologie nous ramène à la chair animale pour signaler un problème touchant tous les types d’asservissement que subissent les animaux non humains ? Quoi qu’il en soit, la notion de carnisme offre suffisamment d’avantages pour que les animalistes aient intérêt à l’intégrer dans leur répertoire lexical, à l’employer dans leur militantisme et à espérer arriver à la faire connaître.

- Valéry Giroux, chercheuse en éthique animale -

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