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Nous vous proposons ici des recensions et commentaires d’ouvrages traitant du spécisme, de la cause animale ou du véganisme.

médiété et médiocrité

Dans L’Imposture Antispéciste, Ariane Nicolas rate une occasion d’élever le débat. Compte rendu – plutôt charitable – d’un livre qui exemplifie le sophisme du juste milieu.

« Comment s’indigner au mieux contre l’indignation des antispécistes, sans tomber dans la caricature ? » De l’aveu d’Ariane Nicolas, la plupart des discours « anti-antispécistes » ne sont à la mesure ni de la pertinence des questions posées par les antispécistes, ni de la profondeur des changements qu’ils revendiquent. Pour remédier à cela, cette ancienne red chef adjointe (sic) de Konbini consacre son premier essai, L’Imposture Antispéciste (Éditions Desclée de Brouwer) à la question. Elle s’attache en particulier à deux problématiques : le délaissement par les antispécistes du concept de nature humaine et leur attitude vis-à-vis de la souffrance et du « mal » qui manque, selon elle, « de tempérance et de modération ». 

La journaliste consacre tout un chapitre à la philosophie utilitariste, ses auteurs, ses concepts et ses outils. Elle s’intéresse à Peter Singer en lui reprochant de ne pas démontrer que « la souffrance est une chose mauvaise par elle-même » et de s’appuyer sur une comparaison « de la douleur ressentie par un animal et par un humain, alors même que cette douleur [n’est] pas de même nature ». Une lectrice avisée ne manquera pas de remarquer que la question de la mauvaiseté d’une chose « par elle-même » et celle de la complexité des calculs moraux sont largement discutées (à défaut d’être réglées) par les philosophes utilitaristes, et qu’elles se posent tout autant pour l’éthique déontologique qui semble remporter les faveurs d’Ariane Nicolas. Mais la subtilité de ces questions ne semble pas toucher l’auteure puisqu’elle fait ensuite l’amalgame entre reconnaître l’intérêt à exister d’une pierre, accorder un statut juridique à une zone naturelle et protéger le régime omnivore des sociétés occidentales.

Après des chapitres consacrés au droit et à la souffrance, l’auteure analyse la thèse de Florence Burgat sur le caractère identitaire de l’alimentation carnée. Dans son ouvrage L’Humanité Carnivore, la philosophe défend l’idée que si la consommation de viande possédait initialement pour les humains un caractère de nécessité, elle est devenue avec le développement de l’agriculture un choix délibéré (et donc critiquable). Après s’être égarée par deux fois en mentionnant un lien entre le régime omnivore des humains et leurs canines, Ariane Nicolas reconnaît tout de même que l’alimentation carnée ne « [définit] pas l’humanité entière », mais affirme que celle-ci est suffisamment « [constitutive] de nos sociétés » pour que l’interdire relève de l’ethnocide, au même titre qu’« interdire aux gens de parler leur langue ou de jouir de la beauté des paysages où ils résident ». L’auteure ne précise malheureusement pas comment elle évalue le poids moral de cette « identité culturelle » face aux torts qu’elle implique pour les animaux et que les antispécistes dénoncent. Le chapitre se conclut par un autre « mal pour un bien » tout aussi flou, en présentant les travaux de l’anthropologue René Girard selon lesquels les sociétés humaines ne peuvent se départir d’une « violence essentielle », souvent canalisée par le biais des religions. Notant la récente perte d’emprise de celles-ci, l’auteure s’inquiète des nouvelles violences qui pourraient apparaître si les sociétés se trouvaient privées de l’une des dernières soupapes de décompression qu’est la violence du régime omnivore. Elle s’attarde ensuite aux comparaisons entre oppressions humaines (sexisme, esclavage, Shoah) et élevage, le rapport entre l’antispécisme et la pensée humaniste, et le rôle que prend la « radicalité » dans le mouvement antispéciste.

Le chapitre 9 présente la lecture « métaphysique » que fait Ariane Nicolas de la condamnation de la viande par les antispécistes. Elle explique ce rejet par une « animosité à l’égard de notre propre animalité ». En attribuant à un article de Michael Hauskeller, publié dans les Cahiers Antispécistes, l’idée que « veiller au bien-être d’un animal, c’est l’aider à devenir quelque chose qui n’est plus un animal », l’auteure présente les antispécistes comme des « [alliés objectifs] de l’agro-industrie et du transhumanisme ». Elle peut alors dresser un portrait peu attrayant d’un monde rempli d’individus moitié humains, moitié machines, croisement entre les films Blade Runner et Her. Et la journaliste de conclure en mettant en avant une perspective floue et plutôt conservatrice, qu’elle nomme éthique de l’attention et qui se donne comme but de « [prendre] en compte les besoins des animaux autant que ceux des humains ». Elle suggère de nouvelles réglementations (proches des revendications de la « protection animale »[1]), sans remettre en cause l’élevage ni l’abattage.

Une occasion manquée d’élever le débat 

 

L’Imposture Antispéciste sera certainement apprécié par les personnes qui cherchent à donner du corps à leurs craintes vis-à-vis d’un antispécisme qui met en branle « les fondamentaux mêmes de notre humanité ». Cette lecture les aidera à identifier les défis posés à la philosophie classique par le pathocentrisme [2] de Peter Singer, par la théorie de la citoyenneté animale de Donaldson et Kimlicka (voir chronique ci-dessous, ndr), par des idées comme le droit naturel ou le voile d’ignorance de John Rawls et par les théories extinctionnistes et interventionnistes [3]. En partageant sa connaissance des sources du discours dominant que sont Kant, Hegel, Descartes, etc., Ariane Nicolas avait la possibilité d’élever le débat autour de l’antispécisme.

Mais tout porte à croire que la journaliste n’envisage pas un tel débat. Serait-ce parce qu’elle n’est pas capable de la rigueur que cela requiert ? Cela expliquerait qu’elle affirme la convergence entre l’antispécisme et le transhumanisme en s’appuyant sur un texte dont le but est justement de critiquer le transhumanisme d’un point de vue antispéciste [4]. Ou bien se pourrait-il que la paresse intellectuelle amène Ariane Nicolas à proposer des échappatoires médiocres à des problématiques qu’elle a pourtant bien identifiées ? 

Détaillons deux procédés qui témoignent de cette paresse vis-à-vis de la construction d’éléments de débat. D’une part, l’auteure s’égare plusieurs fois à psychologiser le discours des antispécistes. Il est plus simple de lier l’antinatalisme de certains antispécistes à leur attrait pour les plantes dont « le type de fécondation [est] à la fois indirect et jugé moins violent » que de se construire son propre point de vue sur la démographie ; tout comme il est plus facile d’expliquer l’inconfort des antispécistes face au dilemme entre empathie et rationalité par « la haine de la souffrance [...] qui pourrait remonter à des expériences difficiles vécues dans l’enfance ou l’adolescence » que de s’intéresser aux solutions proposées, par exemple, par le mouvement de l’altruisme efficace. 

D’autre part, la journaliste se ridiculise avec des manipulations du langage qui détournent une question légitime venant des antispécistes pour en faire un homme de paille. Quel est l’intérêt de jouer sur les mots en affirmant que « cueillir une pomme est déjà une première forme de prédation » ou bien en prétendant que la critique que Peter Singer fait de « [l’utilisation d’un] autre humain à ses propres fins » peut s’appliquer au travail salarié, si ce n’est pour éviter le travail de réflexion que demandent les discours antispécistes ? D’autant plus que la distinction « moyen/fin en soi » est centrale dans l’éthique de Kant, philosophe plusieurs fois loué par l’auteure.

 

Si L’Imposture Antispéciste constitue parfois une exploration intéressante des positions « extrêmes » sur des sujets comme le rapport au naturel (via le transhumanisme et l’écologie profonde) ou la compassion (louée par Corine Pelluchon et condamnée par Nietzsche), Ariane Nicolas pousse son goût pour la modération (la Médiété aristotélicienne) beaucoup trop loin. Elle le pousse jusqu’au sophisme du même nom [5], comme lorsqu’elle se contente de réfuter que la relation d’interdépendance humain-animal ne serait « constitutivement une violence ni une injustice » au lieu de s’attarder sur des critères pour juger de l’injustice de telle ou telle situation particulière. L’ouvrage peine ainsi à se distinguer d’un pot-pourri de références nous disant tour à tour que l’antispécisme prend le risque d’être trop ceci et pas assez cela, en éludant toute réflexion rigoureuse sur la méthode pour choisir une position juste entre les extrêmes qu’il dénonce. Pour preuve le cruel manque d’originalité des réformes proposées en conclusion : il y a peu de doutes que l’ouvrage viendra encombrer celles et ceux voulant approfondir leur réflexion sur l’antispécisme.

 

Loïs Boullu, juillet 2020

[1] Pour comprendre la distinction, lire Défense animale, libération animale, antispécisme, égalité animale...

[2] "Le pathocentrisme (du grec pathos «souffrance, passion») est l’approche selon laquelle c’est l’aptitude à ressentir la douleur qui permet de tracer les contours de la communauté des patients moraux." V. Giroux et R. Larue, « Le Pathocentrisme » dans D. Bourg et A. Papaux (dir.), Dictionnaire de la pensée écologique, Puf, 2015, p. 736-739.

[3] Présentées par exemple ici Faut-il intervenir dans la nature ? par François Jaquet

[4] Le texte en question : Le transhumanisme et les animaux de Michael Hauskeller. Ariane Nicolas a probablement trouvé ce texte via la “Lettre ouverte aux mangeurs de viande” de Paul Ariès qui avait lui cependant bien identifié que “Michael Hauskeller [...] s’inquiète des conséquences de cette thèse envers les animaux” (voir Lettre ouverte aux mangeurs de viande sur Google Books).
La journaliste commet la même erreur en identifiant les Cahiers Antispécistes (confondus avec Estiva Reus) comme un soutien à l’extinctionnisme des RWAS en s’appuyant sur un livre qui en propose une critique.

[5] « Le sophisme du juste milieu (latin : argumentum ad temperantiam, lit. « argument de modération »), également connu sous le nom faux compromis, fausse équivalence, argument du juste milieu, argument de la modération, sophisme du gris, fausse équidistance ou sophisme du milieu parfait, est un raisonnement erroné qui implique que la vérité est un compromis entre deux positions opposées. »  Sophisme du juste milieu — Wikipédia

Zoopolis : libération animale et société mixte

Est-ce que libérer les animaux non humains de nos sociétés est la seule solution afin de leur permettre de vivre enfin selon leurs propres intérêts ? Faut-il forcément renoncer à toute forme de contact avec eux ? Pas forcément. Dans leur ouvrage « Zoopolis », Will Kymlicka et Sue Donaldson imaginent un monde dans lequel la société des hommes et la société des animaux non humains ne forment qu’une, unie et harmonieuse.

Tout d’abord, selon les deux auteurs, un monde humain sans aucune interaction avec les animaux non humains n’est pas réalisable dans la mesure où, même si nous faisions cesser toute forme d’exploitation animale, il n’en resterait pas moins que nous serions toujours en contact permanent avec des animaux sauvages. En effet, dans nos sociétés où les interactions entre êtres humains et animaux sauvages non humains sont omniprésentes, le principe de non-intervention, bien que nécessaire pour les animaux sauvages vivant en toute indépendance des sociétés humaines, est « inapproprié ». En outre, les animaux d’élevage que nous cesserons d’exploiter ne vont pas être abattus. Au contraire, ils vont vivre à nos côtés et, ensemble, nous formerons une société nouvelle. C’est pourquoi, selon Kymlicka et Donaldson, nous aurons une série de devoirs à leur égard afin de leur assurer de quoi vivre correctement. Dès lors, les animaux libérés posséderont des droits positifs tels que le droit à être nourri, le droit à être soigné, etc.

 

À l’inverse, selon les partisans de la Théorie des droits des animaux (TDA), reconnaître des droits positifs aux animaux non humains est inutile. En effet, il suffit de considérer uniquement les droits négatifs (droit à ne pas être séparé de sa famille, droit à ne pas être possédé, droit à ne pas être tué, etc.) pour que cesse leur exploitation, dans la mesure où celle-ci est une violation de ces droits. Les droits négatifs permettent donc la libération animale.

 

Néanmoins, une fois libérés, les animaux d’élevage ne vont pas retourner dans la nature ; cette libération est symbolique. Ils vont certes ne plus être exploités mais resteront dépendants des humains car ils n’ont jamais appris à se débrouiller seuls dans la nature. Comme cette dépendance est relative au fait que nous avons violés leurs droits négatifs dans le passé afin de les rendre totalement dociles, alors il est de notre devoir, selon la TDA, de ne plus les laisser se reproduire. Ainsi, seules persisteront dans la nature les espèces d’animaux sauvages auxquelles nous ne devons rien si ce n’est le respect de leurs droits négatifs. Toutefois, le temps que dure cette transition, c’est-à-dire le temps durant lequel les animaux d’élevage vivront encore à nos côtés, nous devrons leur reconnaître des droits positifs afin que leurs intérêts fondamentaux continuent d’être protégés.

 

Donaldson et Kymlicka ne soutiennent pas la TDA car ils la trouvent peu réaliste. D’abord, à leurs yeux, un monde dépourvu de toute interaction entre animaux humains et non humains sauvages est peu probable. En outre, ils pensent que nous pouvons libérer les animaux d’élevage sans pour autant les faire disparaître. Ils préfèrent imaginer la possibilité d’une communauté mixte dans laquelle les hommes vivraient en harmonie avec les animaux non humains libérés.

 

Les deux philosophes soutiennent que les animaux non humains sont des agents intentionnels. De plus, ils prouvent que ces derniers sont tout à fait capables d’exprimer leur agentivité (ils ont des intérêts et savent comment nous les communiquer) et d’agir en vertu de la coopération sociale (ils n’agissent pas uniquement dans leur intérêt personnel). Cette capacité permet donc aux deux philosophes de leur octroyer le statut de citoyens ; ce qui implique que leur bien soit considéré dans le bien commun de la société. Dès lors, ils doivent bénéficier de droits légaux en tant que membres de cette société mixte.

 

Pour conclure, s’il est important de reconnaître des droits négatifs aux animaux non humains pour garantir la fin de leur exploitation, cela n’implique pas pour autant de cesser toute relation avec eux. Comme l’ont démontré Kymlicka et Donaldson, il est tout à fait possible pour les animaux humains et non humains de vivre ensemble et en harmonie dans une communauté mixte. Par contre, pour que cette harmonie soit rendue possible, il faut alors les considérer pour ce qu’ils sont vraiment, des agents intentionnels, et les intégrer en tant que citoyens à part entière de la société. Ainsi, leurs intérêts seront pris en considération au même degré que nos propres intérêts dans le bien commun de la société. Comme pour nous, la protection de leurs intérêts sera garantie par la loi.

Virginie Zbinden, décembre 2018

 

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