2050 : que s’est-il passé en 30 ans pour les animaux ?

Mis à jour : 3 sept 2019

La réponse de Jérôme Dumarty.


Nous avons posé la question à différents acteurs de la cause animale, qui se sont prêtés à cet exercice d’anticipation avec habileté et créativité. Aujourd’hui, nous vous proposons de découvrir les projections de Jérôme Dumarty, militant antispéciste et président de Stop Gavage Suisse.

Le bien-être animal va dépendre lui aussi de l’évolution du climat.

2050. Pour moi cette date évoque immédiatement le changement climatique : à cette date, la température de la planète ne devrait pas dépasser de plus de 2°C celle de la période pré-industrielle, sous peine d’un emballement. Cela fait plus de quinze ans que j’entends des projections sur le climat pour cette date-là : prédictions du GIEC, COP 21, politique énergétique suisse, etc.

Par contre, bizarrement, je n’avais jamais fait l’exercice de me projeter à cette date en ce qui concerne la cause animale… Peut-être parce que je suis trop impliqué ? Parce que les choses évoluent dans ce domaine avec une autre temporalité ? Parce qu’il s’agit d’éthique, de politique et de business ? Je ne sais pas ; sûrement tout ça à la fois. Mais en tous cas, le bien-être animal va dépendre lui aussi de l’évolution du climat.

2050. C’est dans trente ans. C’est à la fois court et long.

C’est court, c’est seulement une génération. Est-ce suffisant pour effectuer un changement radical de notre regard sur les animaux et bouleverser les fondements de nombreux systèmes économiques basés sur l’exploitation animale ?

C’est long : les prémices de l’éthique animale moderne datent de 1975, il y a seulement 45 ans, avec l’ouvrage de Peter Singer Animal Liberation. Il y a eu un long chemin parcouru depuis : les mots antispécisme et végane sont connus du grand public, des législations de protection des animaux ont vu le jour (même si elles sont très critiquables à bien des égards), la conscience a été accordée aux animaux par la communauté scientifique (déclaration de Cambridge 2012), le régime végane est reconnu comme compatible avec une bonne santé, la question animale s’invite dans les élections des pays riches.

Les filières de pêche et d’élevage intensif font tout pour défendre leurs intérêts. Elles sont puissantes dans les parlements et les gouvernements. Elles sont l’obstacle le plus important.

2050. À mon sens, à cette échelle de temps, les facteurs prépondérants sur l’évolution du sort des animaux sont :

  • le développement de l’éthique animale et la critique du carnisme : cela semble un pré-requis pour une prise en compte des intérêts propres des animaux,

  • l’évolution de la population humaine mondiale : la réduction de la consommation de poisson et de viande dans les pays riches observée ces dernières années est rendue invisible par l’augmentation du nombre d’humains,

  • le pouvoir des filières de pêche et d’élevage intensifs : ces filières font tout pour défendre leurs intérêts. Elles sont puissantes dans les parlements et les gouvernements. Elles sont l’obstacle le plus important.

Si j’étais optimiste, je dirais que...

La prise de conscience éthique amorcée depuis quelques dizaines d’années, et qui tend à se démocratiser dans les pays riches, va continuer à prendre de l’ampleur jusqu’à atteindre une taille critique qui amènera un changement d’attitude général envers les animaux. Le carnisme sera dénoncé comme l’idéologie qui permettait l’exploitation animale, et il ne sera plus éthiquement tenable de continuer à faire souffrir et de tuer des animaux sans nécessité. La production de produits d’origine animale, l’expérimentation animale, etc. ne trouveront plus de justification que dans la tradition et la religion. Les états laïcs devront légiférer pour faire cesser ces pratiques et mettre en place les nouveaux modes de consommation et de vie.


La nouvelle génération, consciente des problèmes climatiques et éthiques, va agir en conséquence, c’est-à-dire devenir végane, changer son mode de consommation, stopper le plastique, limiter les transports.

Je dirais aussi que...

La prise de conscience de l’impact de la démographie mondiale sur le désastre écologique et sur l’exploitation animale engendrera certainement des politiques publiques de réduction de la natalité, ce qui aura pour conséquence une diminution de consommation des ressources naturelles et une baisse du nombre d’animaux pêchés, élevés et abattus.


Et enfin, je dirais que...

La nouvelle génération, consciente des problèmes climatiques et éthiques, va agir en conséquence, c’est-à-dire devenir végane, changer son mode de consommation pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, stopper le plastique, limiter les transports. Elle va voter la fin des subventions à la pêche et à l’élevage industriels, et ainsi mettre en faillite ces filières. Elles n’auront plus le pouvoir de ralentir l’évolution nécessaire de la société vers une prise en considération sérieuse du sort des animaux.

Mais comme j’essaie d’être réaliste, je crois plutôt que les choses vont se passer ainsi...

Le carnisme est transmis à chaque occasion, à chaque repas, à la nouvelle génération, et l’imprègne fortement.

Spécisme et carnisme

Du point de vue éthique, la progression de l’antispécisme, et de l’égalitarisme en général, sera probablement subordonnée à la misère dans laquelle les populations humaines se trouveront. En effet, en mode survie, il est difficile de réfléchir et d’adopter des principes éthiques ; bien que ce ne soit pas impossible. Cependant, avoir un niveau de vie suffisant n’est pas une garantie pour agir selon des principes moraux. Il faudra des efforts conséquents, non seulement pour faire sortir de la misère les populations humaines qui s’y trouvent, mais aussi pour populariser les principes éthiques qui permettent une prise en compte des intérêts des animaux.

L’antispécisme a sa place dans certaines universités depuis les années 70, et la recherche en éthique est assez vivante. On peut donc espérer, à moyen terme, une certaine prise en compte de l’antispécisme dans la société et dans le monde politique. Cependant, l’antispécisme se trouve confronté aux grandes religions, qui ne sont pas prêtes à l'intégrer, bien qu’il existe des courants véganes chez les musulmans, les juifs et les chrétiens. Il n’est pas évident que ces courants deviennent majoritaires, mais il paraît nécessaire qu’ils soient forts si nous voulons voir une vraie prise en compte des intérêts des animaux à terme, à l’échelle de la planète. Car malheureusement la lutte contre les religions n’est pas gagnée d’avance...

L’antispécisme se trouve confronté aux grandes religions, qui ne sont pas prêtes à l'intégrer.

D’autre part, il semble peu probable qu’on arrive, en moins de 30 ans, à faire tomber le carnisme, cette idéologie qui présente comme normal, naturel et nécessaire le fait d’élever et de manger certains animaux, de les chasser et pêcher, de les exploiter et détruire pour n’importe quel prétexte supposé utile aux humains. Le carnisme est profondément ancré et comme il rend invisible les pratiques d’exploitation et de domination, il est difficile à combattre. De plus, le carnisme est transmis à chaque occasion, à chaque repas, à la nouvelle génération, et l’imprègne fortement. Ainsi, il me semble illusoire de croire qu’en 30 ans nous arriverons à supprimer cette idéologie, même si nous pouvons espérer un progrès.

Démographie humaine

Pour la démographie mondiale, je ne vois aucune prise de position sérieuse pour une limitation du nombre d’humains sur la planète. Il existe bien sûr des groupes qui se positionnent pour une limitation de la natalité, mais malgré l’évidence de l’impact de la démographie sur le désastre écologique et l’augmentation du nombre d’animaux pêchés, élevés et abattus, il y a un tabou énorme sur la question de la démographie humaine. Le seul pays qui avait eu le courage de mettre en place une politique de limitation des naissances, certes controversée, fut la Chine, mais aujourd’hui cette politique est terminée.

La meilleure piste pour la limitation de la démographie reste d’améliorer le niveau de vie des populations et de donner le contrôle des naissances aux femmes. Toute autre forme d’action politique, comme la suppression des aides pour les familles ou pire, la répression des personnes qui feraient trop d’enfants, tournerait immanquablement en dictature digne des pires dystopies. Il restera encore à combattre le poids des traditions et des religions… La difficulté sera donc de mettre en place des politiques permettant d’augmenter les niveaux de vie des populations les plus fertiles (Inde, Chine, Afrique, etc.), sans pour autant engendrer une consommation et un gaspillage tels qu’on les connaît aujourd’hui dans les pays riches. Trente ans, c’est une génération.

Il me paraît assez illusoire de penser que la population mondiale va rapidement augmenter son niveau de vie. La tendance est plutôt à la concentration des richesses. Il faudrait une rupture digne d’une révolution pour vraiment changer cette tendance.

L’autre façon de réduire la démographie est la pire : la mort d’une grande partie de la population humaine mondiale. Une telle catastrophe n’est pas souhaitable, bien sûr, mais elle semble plus probable. En effet, il est maintenant presque certain que des épidémies de grippes ou autres maladies résistantes aux antibiotiques vont apparaître, dues aux élevages intensifs qui servent d’incubateurs à des souches résistantes. D’autres catastrophes pourraient tuer une partie de la population humaine mondiale, dues au changement climatique, avec l’augmentation de phénomènes extrêmes (vagues de chaleur, de froid, tornades, tsunamis, etc.) et la montée des eaux. Ces catastrophes vont très certainement provoquer des déséquilibres politiques et l’histoire nous enseigne que les humains sont assez doués pour se massacrer entre-eux.

Des catastrophes nucléaires pourraient aussi se produire. Toutes les centrales du monde vont atteindre, si ce n’est déjà le cas, leur date de péremption. Il y a de grandes chances qu’une ou plusieurs d’entre-elles donnent lieu à une catastrophe nucléaire du type Tchernobyl ou Fukushima, ou pire… Il est difficile d’évaluer si ces catastrophes auraient un impact majeur sur la démographie mondiale.

Pour les animaux, une diminution de la population humaine, douce ou dure, serait, dans les chiffres, un soulagement, mais en réalité pour ceux qui continueront d’être pêchés, élevés et tués, cela ne changerait rien.

Pour arriver à quelque chose dans un délai raisonnable, il faudrait de fortes volontés politiques et un environnement social favorable aux animaux. Il faudrait que la question animale devienne incontournable dans le débat politique, pour que les lobbies n’aient plus de marge de manœuvre.

Le pouvoir des filières de pêche et d’élevage intensifs

Les changements politiques nécessaires à la réduction de la pêche et de l’élevage industriels ne seront pas suffisants, en trente ans, pour contrer les énormes lobbys de l’exploitation animale, qui aujourd’hui déploient de grands moyens pour freiner ce changement. Les filières sont hyper présentes dans les parlements et les gouvernements, que ce soit grâce à des élus dévoués ou par des actions de lobbying. Elles sont très attentives aux changements de législation qui pourraient les affecter. On le voit aujourd’hui avec les attaques contre les véganes. Par exemple en France, avec les interdictions d’emploi de mots normalement dédiés à la viande pour des préparations végétales; ou en Suisse, avec le fait qu’aucune proposition de loi, même modeste, n’arrive à passer lorsqu’il s’agit de limiter l’exploitation animale, les seuls concessions concernant l’étiquetage (le fameux il faut s’en remettre au choix éclairé du consommateur, que le Conseil Fédéral nous ressert chaque fois). On observe même des reculs dans certains cas, comme la reprise de la chasse à la baleine commerciale par le Japon…

Pour arriver à quelque chose dans un délai raisonnable, il faudrait de fortes volontés politiques et un environnement social favorable aux animaux. Il faudrait que la question animale devienne incontournable dans le débat politique, pour que les lobbies n’aient plus de marge de manœuvre.

Par contre, les pays émergents se mettent à consommer de plus en plus de viande, comme un nouvel acquis social. Ce changement vient de démarrer et forge une nouvelle culture de la classe moyenne de ces pays. Les filières de pêche et d’élevage intensifs vont se profiler sur ces nouveaux marchés et il risque d’être difficile de modifier cette tendance dans les prochaines décennies.


Le CEO de Nestlé a récemment déclaré que dans un avenir proche, les produits d’origine animale, comme les saucisses et autres spécialités de viande, seraient faits à base de végétaux.

N’y a-t-il donc aucun espoir ?

L’intégration de l’éthique animale dans les grandes religions semble la seule voie crédible et pacifique aujourd’hui pour une prise en compte des intérêts des animaux à l’échelle globale, mais cela prendra certainement bien plus que 30 ans… Les animaux ne peuvent a priori pas compter sur un progrès fulgurant de l’antispécisme. Leur salut à court terme ne réside pas dans le développement de l’éthique animale.

Les pays riches donnent l’exemple aux pays pauvres. Il y a un espoir pour que les pays émergents cessent leur appétit pour la viande, mais pour cela, il faudrait que les pays riches cessent vraiment de consommer les animaux. Par chance, il semblerait que cela puisse se produire, non pas grâce à l’altruisme humain, mais grâce aux innovations technologiques dans le domaine agroalimentaire : la viande végétale et la viande cellulaire.

Le remplacement des aliments carnés par des substituts végétaux ou de culture cellulaire me semble atteignable d’ici à 2050. Pour ne citer que celui-ci, Beyond meat, un burger 100% végétal, mais ressemblant comme eux gouttes d’eau à un steak haché de burger, qui se cuisine de la même manière et qui a le même goût, vient de rentrer en bourse et son action a fait immédiatement un bond spectaculaire, preuve que les marchés y croient, que l’agrobusiness y croit. Le CEO de Nestlé a récemment déclaré que, dans un avenir proche, les produits d’origine animale, comme les saucisses et autres spécialités de viande, seraient faits à base de végétaux.

D’autre part, des dizaines de start-ups dans le domaine de l’agriculture cellulaire ont vu le jour ces dernières années, et des millions sont investis par les actuels producteurs de viandes : Bell (Coop) et Micarna (Migros), soit la plus grande part des abattoirs de Suisse, financent des start-ups dans le domaine. Il y a fort à parier que d’ici dix ans une bonne partie des produits d’origine animale soient de la viande de culture. Cela ne fera aucune différence pour le consommateur : ses habitudes ne changeront pas du tout, mais le nombre d’animaux tués sera diminué.

Ces substituts répondront à de nombreuses exigences en terme de sécurité sanitaire et auront un bien meilleur impact sur l’environnement.

De plus, ces substituts répondront à de nombreuses exigences en terme de sécurité sanitaire : plus de risque de créer des souches de bactéries résistantes aux antibiotiques, arrêt de l’usage massif de médicaments dans les élevages, meilleur contrôle de l’environnement pathogène de la production de nourriture, plus de risque de souiller avec les selles des animaux qu’on abat les parties destinées à la consommation, fin de l’épandage de lisier dans les campagnes, etc.

D’autre part, ces substituts auront un bien meilleur impact sur l’environnement : plus de filets abandonnés en mer (70% des déchets actuels dans les océans), repeuplement des océans, plus de déforestation pour la production de viande car meilleur rendement de la conversion du soja ou maïs en viande, libération des espaces de pâturage, plus de dégagement de méthane lié à la digestion des ruminants (les fameux pets de vaches), plus de lisier épandu dans les campagnes, polluant les nappes phréatiques et les cours d’eau, déjà saturés d’azote…

Et enfin, pour couronner le tout, la viande de culture ouvre de nouvelles perspectives, aujourd’hui inaccessibles, par exemple la production de viande de souris pour faire des aliments pour chats !

Pour conclure

Je ne suis pas très à l’aise avec l’idée que la technologie puisse faire avancer une cause pour laquelle je m'investis depuis longtemps, mais la food tech me semble aujourd’hui le meilleur moyen de réduire rapidement le nombre de victimes animales. Il paraît plus facile et plus prometteur d’inciter les filières d’exploitation animale à se tourner vers une innovation technologique et en faire des alliées conjoncturelles plutôt que de chercher à les détruire. Cela n’empêche pas de continuer à faire avancer l’éthique animale, à promouvoir le contrôle des naissances en vue d’une réduction de la population humaine.

Enfin, lorsque les gens ne consommeront plus d’animaux, il sera tellement plus facile pour eux de se dire qu’en fait il était injuste de les pêcher, de les élever et de les abattre. On pourra alors commencer à vivre ensemble, animaux humains et non-humains.

- dossier préparé par CL -

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