L’alimentation végane tue (elle aussi) des animaux

L’alimentation végane peut bien être qualifiée d’alimentation sans cruauté, puisque les véganes essaient d’éviter autant que possible l’exploitation d’animaux sentients. En revanche, une alimentation sans produits animaux continue de provoquer la souffrance et la mort d’une multitude d’animaux. Ceci devrait nous encourager à cesser la surenchère de non-nuisance, qui ne pourra de toute façon qu’être très partielle, et à plutôt maximiser notre impact positif via le militantisme animaliste.

S’il existe un optimal de moindre mal pour l’élevage, il existe aussi évidemment plusieurs manières de diminuer le nombre de morts animales dans l’agriculture végétale.

Comment l’agriculture végétale tue-t-elle des animaux ?


Quasiment toutes les pratiques agricoles causent des morts animales :

  • les fertilisants organiques, particulièrement utilisés en bio, dépendent actuellement principalement de l’exploitation animale (très rares sont les véganes qui vont jusqu’à boycotter le bio) ;

  • le labour, destiné entre autres à enterrer les mauvaises herbes par un retournement de sol, broie et écrase les animaux, qu’ils évoluent sur le sol ou sous terre ;

  • le hersage ou le roulage, en travaillant le sol en surface, écrase une partie de animaux qui s’y trouvent et qui ne peuvent échapper au tracteur ou au motoculteur ;

  • les herbicides comme le glyphosate, même s’ils n’ont pas pour but d’être directement nocifs pour les animaux, en condamnent beaucoup à la famine, en les privant de nourriture sur de larges surfaces ;

  • les insecticides et autres rodenticides (qu’ils soient autorisés en bio ou non) tuent non seulement leurs cibles premières, mais empoisonnent aussi leurs prédateurs ;

  • des techniques low-tech particulièrement utilisées en maraîchage bio, comme le ramassage à la main, le piégeage ou l’introduction de prédateurs, conduisent également à la mort des ravageurs de culture ;

  • les lames de moisson découpent les tiges et les animaux sans distinction ;

  • enfin, les désherbages et récoltes laissent les proies sans abris face aux prédateurs, ce qui se révèle être l’impact majeur (et de loin) détecté par les rares études scientifiques sur le sujet des rongeurs tués par les moissons.


Faut-il pour autant préférer l’élevage ?


Nous verrons en fin d’article que la limitation individuelle du nombre de victimes, dans une démarche de recherche du moindre mal, n’est pas la meilleure raison d’opter pour le véganisme car ce n’est pas son impact le plus important. En revanche, si vous voulez limiter le nombre d’animaux tués en agriculture végétale pour votre alimentation personnelle, il reste de loin préférable qu’elle dépende le moins possible de l’élevage. La raison est toute simple : les animaux ne produisent pas d’acides aminés essentiels ni de minéraux et tirent tous leurs glucides de leur alimentation. L’essentiel de ce que vous pourriez ingérer en mangeant leurs chairs ou leurs sécrétions est issu des aliments végétaux qu’eux-mêmes ont consommés. Et parce que les animaux ne sont pas (que) des usines à aliments, qu’ils digèrent (plus ou moins bien), se déplacent, pensent et communiquent, la majorité de ce qu’ils ingèrent ne se retrouve pas dans ce que nous allons manger venant d’eux. Ainsi, suivant les élevages, le consommateur humain n’aura accès qu’à entre 3% (mouton) et 26% (cochon) des calories que l’animal a consommées.


Les animaux ne produisent pas d’acides aminés essentiels ni de minéraux et tirent tous leurs glucides de leur alimentation. L’essentiel de ce que vous pourriez ingérer en mangeant leurs chairs ou leurs sécrétions est issu des aliments végétaux qu’eux-mêmes ont consommés.

La conséquence, en ce qui concerne les victimes de l’agriculture végétale, est évidente : trois quarts des céréales alimentaires cultivées et consommées en France servent à l’alimentation du bétail [1]. Si on ajoute tous les fourrages (foin, maïs fourrager, betterave, etc.), ce sont aussi 75% des surfaces cultivées en France qui sont destinées à l’alimentation animale. Pour illustration, la ration moyenne d’une vache laitière française n’est constituée qu’à 43% de foin et d’herbe, le reste étant cultivé [2].


Dans le cas de vaches nourries à 100% dherbe, leur pâturage est assez lent pour épargner bon nombre d’invertébrés et la totalité des vertébrés présents dans le pré. Cependant, l’herbe pousse très peu en hiver. L’alimentation de ces vaches nourries exclusivement d’herbe est donc constituée pendant quatre mois quasiment uniquement de foin. Avec un rendement protéique de 19%, il faut 40 kg de foin sec (contenant 13% de protéines), et donc moissonner environ 67 m² pour obtenir 1 kg de protéines via la chair de bovins. Même si pendant les trois quarts de l’année une vache peut se nourrir en pâturant, le bilan des mois d’hivernage est donc conséquent ! Pour comparaison, il faut moissonner environ 6 m² de champ de blé pour obtenir directement 1 kg de protéine de grains, donc 14 m² pour obtenir indirectement 1 kg de protéine en nourrissant un cochon de blé.


Ces estimations issues d’Animal Visuals se basent sur la surface récoltée en moyenne pour chaque type d’aliments et sur un nombre moyen d’animaux tués par hectare moissonné (obtenu à travers quelques études scientifiques très rudimentaires). La diète faisant le plus de victimes directes, à base de poissons, n’est pas représentée.


Mais attention, il existe des exceptions. Bien sûr, ces exceptions ne sont pas significatives car elle ne concernent pas même 0,01 % des animaux abattus en France. Bien sûr, nous devons baser nos actions sur la réalité actuelle et non sur un monde imaginaire construit sur les hypothèses qui nous arrangent. Bien sûr, j’aurais aussi pu aborder les exceptions pour l’agriculture végétale (pratiquée sans machine et en acceptant un fort pourcentage de pertes, par exemple), mais je crains que cette section ne suscite davantage de controverse. Si j’aborde ce sujet, c’est donc principalement pour ne pas le laisser à quelques rares personnes qui disent n’importe quoi afin de conforter leur zoophagie.


Une infime consommation de produits animaux pourrait trouver sa place dans une société future où les humains chercheraient tous à vivre en causant le moins de tort possible aux autres animaux. Paradoxalement, on peut se demander si une telle société pourra advenir tant qu’on considérera des individus sentients comme étant comestibles.

Une alternative possible concerne les vaches semi-libres de Camargue, de Corse ou du Pays basque, ou bien encore dans les vastes plaines d’Argentine ou de Nouvelle-Zélande. Ces vaches vivent dans des espaces suffisamment étendus pour se nourrir sans intervention humaine, y compris en hiver. Ici, on se retrouve avec une limite évidente : cet élevage demande énormément d’espace. En France, il ne suffirait pas à satisfaire la demande en viande, même en déforestant l’intégralité du territoire. Ainsi, promouvoir une telle solution (ne consommer que des animaux pâturant toute l’année) demanderait de réduire drastiquement la consommation globale, si possible en n’ajoutant pas au problème par sa propre consommation, mais surtout en militant pour entraîner toute la société dans le sens d’une diminution de l’ordre de 99% du nombre d’animaux exploités.


On peut cependant garder en tête qu’une infime consommation de produits animaux pourrait trouver sa place dans une société future où les humains chercheraient tous à vivre en causant le moins de tort possible aux autres animaux. Paradoxalement, on peut se demander si une telle société pourra advenir tant qu’on considérera des individus sentients comme étant comestibles.


S’il existe un optimal de moindre mal pour l’élevage, il existe aussi évidemment plusieurs manières de diminuer le nombre de morts animales dans l’agriculture végétale.


Comment favoriser un moindre mal ?


Avant d’aborder cette section, un dilemme éthique (que je n’ai moi-même pas résolu) doit être posé : la vie d’un animal empoisonné, écrasé par le labour ou coupé en deux par une moissonneuse valait-elle la peine d’être vécue ? La réponse à cette question est lourde de conséquences et mène, il me semble, vers deux optimums totalement opposés.


Si vous avez une vision optimiste de cette vie ou un attachement à l’idée que la nature est bonne, vous préférez un champ plein de vie, même si cela doit drastiquement augmenter le nombre de victimes quand passe le tracteur. Ce genre d’agriculture correspond assez bien à une agriculture en plein champ bio ou à l’agriculture de conservation, plus gourmande en herbicides mais demandant moins de travail du sol. Une gestion optimale des excréments humains ou issus d’animaux non exploités à leurs dépens [3] pourrait éventuellement limiter l’utilisation d’autres fertilisants.


Si au contraire vous avez une vision pessimiste, vous pourriez penser qu’il est préférable que les zones cultivées hébergent le minimum de vie sentiente, afin que les activités agricoles fassent le moins de victimes possibles. Le mieux est alors de pratiquer une agriculture très contrôlée, éventuellement sous serre ou en bâtiment, ou utilisant assez de labours et de pesticides pour que les populations d’animaux sauvages ne puissent jamais se développer dans les champs. À production équivalente, ces pratiques ont en outre en commun d’utiliser en général moins d’espace et moins d’intrants animaux.


Enfin, d’autres solutions, moins clivantes, sont aussi envisageables :

  • lutter contre le gaspillage alimentaire ;

  • diminuer votre consommation de calories pour ne consommer que ce dont vous avez réellement besoin ;

  • développer et utiliser des produits phytosanitaires destinés à perturber la reproduction des espèces invasives (en les désorientant ou en les stérilisant) et non à les tuer ;

  • consommer des végétaux à haut rendement surfacique (pomme de terre, soja, céréales…) pour limiter la surface agricole utilisée ;

  • consommer des végétaux pour lesquels le travail du sol est moins intense (donc éviter les pommes de terre) ou étant moissonnés plus haut (maïs, colza...) ;

  • utiliser des barres d’effarouchement placées devant les machines, permettant de chasser certains animaux avant le passage des socs de labour, des disques ou des lames de moissonneuse ;

  • travailler le sol ou moissonner plus lentement et du centre vers la périphérie, ce qui permet de laisser fuir davantage d’animaux ;

  • ne pas utiliser de machines agricoles, comme c’est le cas pour le travail paysan dans de très nombreux pays du monde (au dépens du rendement et du coût en travail !).


À quoi bon être végane si notre alimentation tue quoi qu’on fasse ?


La vision du véganisme comme étant un régime qui ne tue aucun animal est naïve, mais n’est probablement pas si répandue parmi les véganes que ce que voudraient faire croire certain.e.s anti-véganes. Des véganes pourraient éventuellement s’accrocher à l’idée d’avoir un mode de vie quasi parfait en argumentant que seule l’intention compte, et que tuer par mégarde n’est pas mal agir. Je pense au contraire que seules les conséquences d’un acte sont à prendre en compte lorsqu’on veut savoir ce qu’il est juste de faire ou non.


Encourager le militantisme au sens large porte certainement plus de fruits que d’encourager simplement le boycott de l’exploitation animale.

L’illusion d’un véganisme presque parfait, très différent d’un simple ovo-lacto-végétarisme, risque de plonger les animalistes dans une confortable mais très inefficace recherche du moindre mal. Non seulement nous tuons et tuerons tou.te.s des animaux en nous nourrissant (et les lacto-végétarien.ne.s en tuent à peine plus que les véganes), mais en plus, se concentrer sur comment faire le moindre mal limite drastiquement notre impact comparé à la possibilité de plutôt s’intéresser à comment faire le plus grand bien. Si passer du lacto-végétarisme au végétalisme permet d’épargner environ une vache tous les 14 ans [4], convaincre un.e zoophage de diminuer sa consommation de poulets et de poissons de 10% épargne par exemple environ vingt animaux chaque année (sans même compter les morts accidentelles) ! Il est par conséquent fort probable qu’une personne lacto-végétarienne en fasse bien plus pour les animaux en renforçant son militantisme ou son soutien aux associations qu’en cherchant à parfaire sa propre alimentation. Par ailleurs, encourager le militantisme au sens large porte certainement plus de fruits que d’encourager simplement le boycott de l’exploitation animale, particulièrement auprès d’un public déjà acquis à l’abolitionnisme.


Dans le cadre du militantisme en faveur des animaux, le véganisme n’est qu’un outil, dont un des effets les plus significatifs est symbolique : en refusant de financer l’exploitation animale, nous matérialisons notre désaccord avec la manière dont sont traités les animaux et démontrons que nous pouvons, du moins à titre individuel, nous passer de les utiliser à nos fins.


Une société où on tue intentionnellement des centaines de milliards d’êtres sentients chaque année pour conserver de simples habitudes alimentaires ne fera sans doute jamais d’efforts conséquents pour tuer moins d’animaux via l’agriculture végétale. Si nous voulons agir pour les animaux, il semble qu’il faille donc d’abord abolir l’exploitation des animaux à leurs dépens lorsque nous pouvons le faire. Une société ayant passé cette première étape de prise en compte des intérêts des animaux sera ensuite prête à agir pour réduire le nombre d’animaux tués non intentionnellement.



- Frédéric Mesguich -


[1] 9,5 millions de tonnes de céréales sont consommées à la ferme, 11,4 millions de tonnes sont vendues à des élevages français et seules 6,8 millions de tonnes sont destinées à l’alimentation humaine directe.

[2] Même la part d’herbe et de foin consommée par une vache peut être issue de prairies labourées et/ou ensemencées. En France, environ 10% des prairies sont temporaires.

[3] Je précise à leurs dépens parce que certaines formes d’exploitation des animaux peuvent très bien s’envisager sans leur nuire.

[4] D’après les références sélectionnées par L214, une vache laitière vit huit ans. Durant ses six ans de production, elle vêlera six fois et produira 40’200 litres de lait avant d’être abattue. Cinq veaux seront envoyés à l’abattoir après engraissement et un veau la remplacera. Nous allons donc considérer que la production de ces 40’200 litres de lait a provoqué la mort de six vaches. Il en résulte qu’en consommant quotidiennement 130 ml de lait, 72 g de fromage et 22 g de beurre (soit 1,3 L d’équivalent lait par jour, la consommation française moyenne), une lacto-végétarienne sera responsable de la mort d’une vache tous les quatorze ans environ.

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