2050 : que s’est-il passé en 30 ans pour les animaux ?

Mis à jour : 3 sept. 2019

La réponse d’Yves Bonnardel.


Nous avons posé la question à différents acteurs de la cause animale, qui se sont prêtés à cet exercice d’anticipation avec habileté et créativité. Aujourd’hui, nous vous proposons de découvrir la perspective d’Yves Bonnardel, philosophe et militant antispéciste.

Le mouvement antispéciste est vraiment sorti des catacombes et apparu sur le devant de la scène culturelle et politique dans les années 2015. Entre des vidéos traumatisantes et de nombreuses actions de rue, tractages, stands, happenings, performances, occupations, manifestations, blocages, mais aussi profusion d’articles, livres, conférences et colloques, une société qui souhaitait rester sourde n’a pourtant pas eu le choix d’entendre un son nouveau. Et le bruit était fort.

Le mouvement contre le spécisme a vite suscité de nombreuses réactions de rejet, qui ont beaucoup freiné sa progression : déformations, mésinterprétations, ridiculisations diverses, rien n’a été épargné pour tenter de réduire sa subversivité. Et effectivement, une fois passé l’attrait exercé par la nouveauté, le mouvement a semblé stagner dès le début des années 2020, ne se développant plus guère quantitativement et les actions dites radicales se faisant moins nombreuses (la répression n’y était pas non plus pour rien).

Une société qui souhaitait rester sourde n’a pourtant pas eu le choix d’entendre un son nouveau. Et le bruit était fort

Néanmoins, la bataille culturelle continuait à faire rage, de nombreux antispécistes commençant à saper progressivement les bases même de l’humanisme en dénonçant son côté foncièrement hiérarchiste et essentialiste, mais aussi à travers leurs critiques de la bio-éthique, de l’éthique environnementale, etc. L’éthique dite animale se révélait être tout bonnement l’éthique, c’est-à-dire un universalisme, et l’humanisme apparaissait en contrepoint de plus en plus comme un particularisme et un chauvinisme/nationalisme d’espèce. La contestation de l’idée de nature devenait en soi un terrain de bataille, alliant maintenant sur des bases réellement critiques aussi bien des antispécistes que des féministes ou des anti-racistes, mais aussi de plus en plus de militant-e-s environnementalistes, ainsi que des scientifiques et philosophes divers, qui n’en pouvaient plus des niaiseries et des contre-vérités mystiques. Là encore, l’anti-naturalisme permettait à une véritable logique de s’imposer en éthique et dans nombre d’autres domaines (y compris dans les sciences). Une nouvelle vague écologiste a fini par déferler, très offensive contre la priorité donnée à l’économie, qui ne se référait plus à la Nature, mais à tous les co-habitants de notre maison commune. Bref, une écologie centrée sur les intérêts de tous les êtres sentients à vivre dans les meilleures conditions possibles.

Il n’était plus possible de dire que les animaux sont des êtres de nature fondamentalement différents des humains, agis par des instincts au lieu d’être des êtres de liberté ; on pouvait de moins en moins nier qu’ils sont des personnes.

Cette évolution était aussi fortement encouragée par le développement continu d’une véritable révolution dans notre façon d’appréhender les non-humains, due aux progrès de l’éthologie ; il n’était plus possible de dire que les animaux sont des êtres de nature fondamentalement différents des humains, agis par des instincts au lieu d’être des êtres de liberté ; on pouvait de moins en moins nier qu’ils sont des personnes. L’idée de Nature, qui avait tant pollué les débats scientifiques, éthiques et politiques, passait enfin à la poubelle.

Dans le même temps se développait de façon rapide la viande de culture ; vite devenue bien moins chère que la viande archaïque, ses promoteurs tablaient sur le fait qu’elle n’avait coûté ni souffrances ni morts et était en outre moins désastreuse pour l’environnement. Dans la foulée, cette nouvelle viande sans meurtre banalisait aussi les viandes végétales… Ayant commencé par remplacer les poissons panés, les surimis, les viandes hachées ou le blanc de poulet, elle a fini par prétendre remplacer peu ou prou toutes viandes – si ce n’est quelques chairs spécifiques, comme les cervelles ou les moelles, qu’on ne trouvait toujours qu’extraites d’invididus élevés exprès. Ces organes-ci étaient de toute façon déjà très peu consommés, et les autres organes animaux ont assez vite cessé de l’être. La propagation de la viande de culture s’est bien heurtée à une résistance farouche, mais qui a assez vite été vaincue.

Les antispécistes, notamment, ont insisté avec quelque vraisemblance sur le fait que derrière le prétendu refus d’une viande non-naturelle se jouait en réalité le refus d’une viande qui ne tenait plus son rôle de symbole de domination : personne n’avait été asservi, maltraité puis assassiné pour la fournir, et c’est le manque-à-gagner en affirmation de supériorité humaine qui la rendait haïssable pour la partie de la population qui voulait continuer à se sentir seigneur de la Terre, couronnement de la Création, aboutissement-de-l’évolution, en-haut-de-la-chaîne-alimentaire… Mais cette fraction de la population souhaitant affirmer sa supériorité par un marquage sanglant et quotidien de sa domination s’amenuisait. Le droit de l’Homme implicite de tuer un non-humain pour un oui ou pour un non n’avait plus la cote et devenait au contraire une illustration de la véritable barbarie de l’humanisme.

Derrière le prétendu refus d’une viande non-naturelle se jouait en réalité le refus d’une viande qui ne tenait plus son rôle de symbole de domination.

Entre-temps, la virilité (1) était attaquée aussi bien par les féministes et les militant-e-s queers que par les partisans des droits des enfants ou les animalistes, et une coalition se formait avec les opposant-e-s à la pub, les pacifistes, les internationalistes et certaines branches de l’écologie (il s’agissait souvent des mêmes personnes). Avec la critique de l’idée de nature venait bien sûr la critique du passage indu de la biologie à l’idée de naturel (c’est-à-dire, à l’idée de fatalité physiologique, voire de vocation naturelle), ainsi d’ailleurs que la critique du libre-arbitre, qui n’en est que l’autre face (2) : les notions même de responsabilité et de culpabilité humaines commençaient à être sur la sellette (3). Naissait une volonté générale de poser sous un angle éthique la question de la virilité, et de traiter plus généralement les problèmes sociaux (ou bio-sociaux ? peu importait dès lors…) d’une façon politique, rationnelle, offensive et efficace.

En vingt ans, la consommation de viande de meurtre n’était plus que résiduelle et de plus en plus rejetée par la société. Ses partisans devenaient minoritaires, soupçonnés d’être animés par des motifs à la fois suprémacistes, primaires et sanguinaires : marquer dans le sang leur supériorité, le fait qu’ils étaient des êtres d’exception. Bien que l’activisme antispéciste de rue ait décru au fur et à mesure que diminuait la consommation de vraies chairs animales, la contestation de l’humanisme, bien lancée, a continué à progresser et à s’approfondir et n’était plus l’apanage uniquement des véganes. Pour des fractions de plus en plus importantes de la population, qu’elles continuent de manger de la viande ou non, il ne faisait pas de doute que l’égalité ne pouvait s’arrêter aux frontières arbitraires de l’humanité et qu’on avait là, sous nos yeux, une sanglante et monumentale injustice. Même si l’intensité de la mobilisation pour les animaux avait décru, le sentiment de la totale injustifiabilité de l’exploitation animale devenait socialement insupportable. L’interdiction de l’élevage et des pêches pour la consommation humaine est advenu en 2045.

En France, c’est l’expérimentation animale qui a donné le plus de fil à retordre. La pensée et la stratégie antispécistes n’avaient pas su s’implanter vraiment chez ses contestataires, qui n’avaient osé recourir qu’à des arguments humanistes : l’expérimentation aurait été inutile, voire contre-productive, une fraude scientifique, manipulable à merci, coûtant cher au contribuable, etc. Autant d’arguments faibles et parfois peu fiables (voire faux), mais surtout qui court-circuitaient l’exigence éthique fondamentale. Ils retardaient d’autant le moment où le vrai débat qui faisait rage à propos de la question de la viande serait également posé concernant le matériel scientifique sentient : les intérêts des êtres sentients non-humains sont-ils ou non à prendre en compte au même titre que ceux des humains ?

Les antispécistes ont dû batailler pour que la question soit enfin posée majoritairement, puis quasi uniquement, en ces termes. Mais dès lors, la lutte a rapidement progressé : comme l’argument éthique gagnait du terrain face à la consommation de viande, ce principal verrou symbolique du spécisme, l’onde de fond de la remise en cause se propageait et avait immédiatement des conséquences dans les autres domaines de l’exploitation animale.

L’expérimentation animale a été finalement abolie comme l’avait été l’expérimentation humaine : sans qu’on n’ose plus poser de conditions concernant l’existence d’alternatives.

La question de l’égalité (qu’on appelait auparavant égalité animale) était devenue l’enjeu majeur d’une bataille d’arguments que remportaient haut la main les antispécistes. Le nombre des philosophes et autres spécialistes auto-proclamés, humanistes arrogants qui tenaient auparavant le crachoir dans les médias, diminuait inexorablement. L’expérimentation animale a été finalement abolie comme l’avait été l’expérimentation humaine : sans qu’on n’ose plus poser de conditions concernant l’existence d’alternatives. Le procès de Nuremberg avait lui aussi, dans le passé, considéré que l’expérimentation sur des personnes non consentantes était absolument à bannir, quelles que soient les conséquences pour la recherche. Il n’y avait désormais pas besoin d’invoquer l’existence d’alternatives pour qu’on interdise solennellement et avec la plus grande fermeté l’expérimentation dans tous les cas où elle était déjà interdite pour les humains.

Un problème s’est également posé avec la question de la chasse, pour laquelle l’argumentaire animaliste, par facilité et par opportunisme à court terme, avait toujours été un argumentaire essentiellement environnementaliste : on s’était contenté d’affirmer que les prédateurs, les lapins ou les passereaux ne devaient pas être massacrés parce que ce ne sont pas des nuisibles, ils sont utiles pour le bon fonctionnement des écosystèmes. Un argumentaire qui ne permettait pas aux intérêts des animaux en tant qu’individus d’émerger du fatras informe appelé nature ou écosystème, et qui les ramenait systématiquement à être des rouages d’un fantasmatique ordre naturel… Là encore, une nouvelle génération a dû s’emparer du problème, mais dès lors qu’elle est devenue majoritaire, la bataille a été assez vite perdue pour les chasseurs…


L’abolition totale de l’exploitation animale est donc advenue en 2050. Elle a été interdite dans les mêmes cas que l’exploitation d’humains, avec en outre des restrictions supplémentaires dues au fait que les animaux sont généralement plus vulnérables (comme certaines catégories d’humains).

Entre-temps, un vaste mouvement de moralisation de la vie politique avait commencé, qui avait aussi eu un effet synergique avec la lutte animaliste. Moralisation, ici, non pas par exemple au sens de moraliser les façons de faire des politiciens, mais bien au sens de placer l’éthique au cœur de la contestation. Le mouvement antispéciste avait été le premier à vraiment le faire de façon explicite, et cela avait rejailli sur de nombreux autres domaines de la politique, qu’il s’agisse de la question des migrants (4) ou de celles des enfants (5), des prisonniers de droit commun (6) ou des pauvres, ou bien encore celle de la répartition des richesses à l’échelle mondiale… Un égalitarisme éthique irriguait des luttes renouvelées contre la domination d’une classe dirigeante et possédante qui opérait par le biais de la démocratie représentative, et la lutte a repris pour des formes plus égalitaires, fédératives et libertaires d’assemblées et de conseils de base dans les quartiers, les unités de production, mais aussi par champs sociaux (la formation, la consommation, les juridictions, etc.)…

Ces combats-là avaient véritablement repris de l’ampleur sous la bannière fédératrice de l’égalité et du droit au bonheur, avec la volonté grandissante d’alléger la souffrance dans le monde… En se dégageant de l’humanisme, la bataille pour l’égalité prenait une ampleur universelle et promettait de continuer à changer le monde infiniment au-delà de ce qu’on aurait pu initialement imaginer.

En France, la lutte contre la centralisation de l’État se faisait aussi en mettant enfin en avant l’extrême criminalité de la Françafrique (7), et le fait que le système représentatif et économique autorisait les pires atrocités en toute opacité et en tout impunité. Le fait que l’État français ait pu accomplir de tels crimes contre l’humanité (8) (comme on disait en système humaniste) était mis en avant pour contester non seulement le racisme et le nationalisme français, mais aussi le système étatique et l’absence de contre-pouvoirs réels émanant directement des populations.

Cette évolution touchait aussi la Suisse ; elle qui, jusque-là, avait comme son voisin hexagonal surtout brillé par son égoïsme helvético-centré et sa haute opinion d’elle-même, devenait une figure de pointe du combat pour un partage mondial équitable des ressources. Ces combats-là avaient véritablement repris de l’ampleur sous la bannière fédératrice de l’égalité et du droit au bonheur, avec la volonté grandissante d’alléger la souffrance dans le monde… Cela faisait déjà une petite décennie que, outre les mesures devenues classiques visant à interdire toute atteinte majeure à la qualité de vie des êtres sentients sur le territoire (au lieu de parler d’atteintes à la Nature, on concevait désormais les atteintes aux êtres sentients et à leur environnement), on commençait à mettre en œuvre au niveau fédéral des mesures pour prévenir les effarants taux de mortalité et de souffrance (normaux, hélas) des animaux sauvages, que ce soit en tentant d’enrayer les épidémies ou de stopper les parasitoses, de prévenir les effets des sécheresses et des famines, mais aussi les naissances en surnombre, etc. Des centres vétérinaires pour les animaux sauvages se multipliaient avec l’appui grandissant de la population.

En se dégageant de l’humanisme, la bataille pour l’égalité prenait une ampleur universelle et promettait de continuer à changer le monde infiniment au-delà de ce qu’on aurait pu initialement imaginer.

(1) Cf. Violence et masculinité, éd. « ..., 2000.

(2) Yves Bonnardel, Pour un monde sans liberté. Liberté, normalité et responsabilité dans le ju­gement, site du mouvement abolitionniste des prisons et des peines, 2009.

(3) Cf. vidéo de la conférence de David Olivier, Les humains aussi sont des animaux. Pour sortir de l’éthique du Moyen-Âge, Journée mondiale pour la Fin du Spécisme, 28 août 2016.

(4) Cf. Manifeste pour l’abolition de l’apartheid international, 1997.

(5) Cf. Shulamith Firestone, Pour l’abolition de l’enfance, éd. Tahin Party, 2002 [1970] ; Catherine Baker, Insoumission à l’école obligatoire, éd. Tahin Party, 2006 [1985] ; La Domination adulte. L’oppression des mineurs, éd. Le Hêtre Myriadis, 2015.

(6) Cf. Catherine Baker, Pourquoi faudrait-il punir ? Sur l’abolition du système pénal, éd. Tahin Party, 2004.

(7) Cf. François-Xavier Verschave, France-Afrique, le crime continue, éd. Tahin Party, 2001.

(8) Cf. Jean-Paul Gouteux, Un génocide sans importance. La France et le Vatican au Rwanda, éd. Tahin Party, 2001.

- dossier préparé par CL -

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