Dimanche matin, c’est baratin

Mis à jour : 3 sept. 2019

En matière de science, les scientifiques sont plutôt compétents. Ils le sont moins clairement en éthique, ce qui ne les empêche pas toujours de faire comme si. Ni de faire mouche, blouse blanche oblige. Les anthropologues ne font pas exception à cette règle, si l’on se fie à une interview de Jean-Pierre Digard rapportée dans Le Matin Dimanche du 10 février dernier. Monsieur y défend le spécisme avec – roulement de tambour – un cortège d’arguments plus fallacieux les uns que les autres. Francis Wolff et Jocelyne Porcher n’ont qu’à bien se tenir.


L’interview de Jean-Pierre Digard dans Le Matin Dimanche du 10 février 2019

Cela commence fort, par une définition pas-du-tout-biaisée de l’animalisme, « idéologie selon laquelle on devrait accorder aux bêtes leur vraie place […] au détriment de l’espèce humaine » (je souligne). On entend poindre au loin la complainte chronique des humanistes : les zoophiles sont avant tout des misanthropes ! Nous y reviendrons. Quoi qu’il en soit, l’idée que les droits des animaux s’instaureraient nécessairement à nos dépens est une thèse empirique substantielle. Que Digard y souscrive n’a rien de surprenant. Elle n’a pour autant pas sa place dans la définition de l’animalisme.


Dans la foulée, Digard explique que le mouvement de libération animale trouve son origine dans un livre de Peter Singer datant de 1979. On se demande bien lequel, puisqu’Animal Liberation date en fait de 1975 (et n’a pas été traduit dans la langue de BHL avant 1993). Le journaliste n’a pas encore posé sa deuxième question qu’un constat s’impose déjà : nous avons là affaire à un expert.


Mais avançons. Toujours d’après Digard, le succès de l’antispécisme tiendrait essentiellement au fait que, ne connaissant du règne animal que les chiens et les chats, les bobos urbains projettent « sur l’ensemble des animaux une espèce de regard plutôt sentimental et souvent mièvre ». Étonnante accusation que celle de sentimentalisme, compte tenu du pédigrée philosophique de l’antispécisme. Et puis, Digard semble ignorer que l’éthologie contemporaine tient les animaux de rente et de compagnie pour assez similaires (i). Inutile de projeter sur les vaches et les cochons l’affection que l’on porte aux toutous et aux minous pour juger que ces animaux ont eux aussi une vie mentale riche et complexe. Mais peut-être Digard range-t-il les éthologues avec les antispécistes, dans la case « bobos des villes ».


Peut-on s’enfoncer davantage ? Tout est possible quand on méconnaît complètement son sujet. Digard est ainsi d’avis que les animaux n’ont pas de droits bien que nous ayons envers eux des devoirs. Ce qui n’a bien sûr aucun sens. Car, par définition, pour tous sujet S, entité E et action A : S a envers E le devoir d’accomplir A si et seulement si E a le droit que S accomplisse A. Il s’ensuit que, si nous devons aux animaux de ne pas les faire souffrir inutilement, ils ont le droit que nous ne les fassions pas souffrir inutilement. C’est pourtant simple.


Digard est d’avis que les animaux n’ont pas de droits bien que nous ayons envers eux des devoirs, ce qui n’a bien sûr aucun sens.

Pourquoi Digard pense-t-il alors que les animaux n’ont pas de droits ? Pour deux raisons, également grotesques. La première est d’ordre historique : jusqu’ici, les droits n’ont concerné que les humains. Comme nos ancêtres étaient exemplaires à tous égards, faisons tout comme eux. On imagine volontiers Digard en 1944 : « Les femmes n’ont pas le droit de participer à la chose politique car, historiquement, le droit de vote n’a concerné que les hommes. » Deuxièmement, les animaux n’ont pas de droits parce qu’ils n’ont pas de devoirs. En bon logicien, Digard considère probablement que les handicapés mentaux profonds non plus n’ont pas de droits. Et dire que c’est aux animalistes qu’on reproche leur antihumanisme.


Quand le journaliste, lui aussi très professionnel, demande en quoi le mot « spécisme » est un abus de langage, notre anthropologue s’en prend à l’analogie spécisme/racisme. Voilà qui fera de la peine aux chercheurs du domaine, où elle fait plus ou moins consensus. Voyons quand même le raisonnement : le racisme est injuste parce que les races n’existent pas ; or les espèces existent ; donc le spécisme n’est pas injuste. Comme quoi, on peut consacrer un ouvrage entier (ii) à la critique d’une thèse sans la saisir – et faire publier cet ouvrage aux éditions du CNRS, mais c’est une autre histoire. On notera au passage que la question de l’existence des races humaines reste ouverte, contrairement à une idée fort répandue (iii). Mais surtout : qu’elle n’a aucune espèce de pertinence pour la justification du racisme. Si, demain, on venait à établir que les races existent, il demeurerait évidemment injuste de discriminer les Noirs et les Asiatiques.


D’ailleurs, sauf exceptions (iv), les antispécistes ne nient pas l’existence des espèces mais se contentent d’affirmer qu’il n’est pas plus justifié de discriminer en fonction des différences d’espèce (réelles ou non) qu’en fonction des différences de race (réelles ou non) (v). Et pour cause : il n’y a pas, entre tous les humains et tous les autres animaux, de différence qui justifie que l’on privilégie les uns en comparaison des autres. De la même manière qu’il n’y a pas, entre tous les Blancs et tous les Noirs, de différence qui justifie que l’on privilégie les premiers par rapport aux seconds. C’est ici et ici seulement que se situe l’analogie. Cette position n’est en outre pas nouvelle, puisque Singer la formulait déjà très clairement dans le premier chapitre de La Libération animale. Digard saurait tout cela si sa lecture ne s’était pas arrêtée au titre de l’ouvrage.


Les antispécistes ne nient pas l’existence des espèces mais affirment qu’il n’est pas plus justifié de discriminer en fonction des différences d’espèce (réelles ou non) qu’en fonction des différences de race (réelles ou non).

N’ayant plus rien à perdre en termes de crédibilité, il déclare ensuite que le spécisme est justifié parce qu’il serait absurde de traiter tous les animaux de la même manière, autrement dit en fonction de ce qu’ils ne sont pas. Non, il faut plutôt traiter les animaux selon leurs « caractéristiques spécifiques ». L’interviewé joue sur l’ambiguïté du terme « spécifique », mais la manœuvre est grossière. « Spécifique » signifie à la fois « individuel » et « propre à l’espèce ». Or, selon la première lecture, les antispécistes demandent justement que l’on traite les animaux en fonction de leurs caractéristiques spécifiques, ce à quoi s’opposent les spécistes, parfaitement satisfaits qu’on ne tienne compte que de leur espèce. Et, selon la seconde lecture, traiter un animal en fonction de ses caractéristiques spécifiques revient à l’envisager comme ce qu’il n’est pas dès lors qu’il ne possède pas les caractéristiques typiques de son espèce. Peu importe l’interprétation, l’objection s’évapore.


Enfin, cerise sur le gâteau, l’entretien se conclut sur cette phrase : « en accusant l’homme de tous les maux dont sont victimes les animaux, [l’animalisme] se transforme en spécisme antihumain. » Nous y voilà : l’objection tant attendue de la misanthropie. Sauf que les théoriciens de l’antispécisme sont tout à fait conscients qu’une part considérable de la souffrance animale a des causes naturelles (vi). Et que, partant, son atténuation sera le fait des êtres humains ou ne sera pas. Loin de haïr leurs congénères, les antispécistes voient donc en l’humanité et son progrès le seul espoir qu’advienne un jour un monde meilleur, pour tous ses habitants. Dans le genre antihumain, on a connu pire.


Il y a de cela deux ans, Thomas Lepeltier épinglait déjà Digard pour l’indigence de ses arguments (vii). Celui-ci n’a manifestement pas cessé de sévir dans l’intervalle. On imagine alors qu’il ne lit pas davantage ses critiques que les auteurs de référence qu’il se contente de mentionner pour la forme ou, moins charitablement, qu’il ne dispose pas des outils conceptuels nécessaires à leur compréhension. Une troisième hypothèse me paraît toutefois plus plausible : en bon bullshiteur, il cherche moins à dire la vérité qu’à faire son intéressant (viii). La tradition du baratin étant assez confortablement installée en France, il est même tentant de généraliser cette conjecture à la ribambelle hexagonale de charlatans qui multiplient les publications consacrées à la question animale sans, à l’évidence, en maîtriser les rudiments.



- François Jaquet -



(i) On lira par exemple ceci concernant les vaches et cela concernant les cochons.

(ii) Jean-Pierre Digard, L’animalisme est un antihumanisme, CNRS Éditions, 2018.

(iii) Pour une défense du réalisme des races, on lira avec profit Michael O. Hardimon, Rethinking Race: The Case for Deflationary Realism, Harvard University Press, 2017.

(iv) Notamment, David Olivier, « Les espèces non plus n’existent pas », Cahiers antispécistes, 1994, vol. 11 (consultable ici).

(v) François Jaquet, « Spécisme », version académique, dans M. Kristanek (dir.), Encyclopédie philosophique, 2018 (consultable ici).

(vi) Oscar Horta, « Debunking the Idyllic View of Natural Processes: Population Dynamics and Suffering in the Wild », Télos, 2010, vol. 17, no 1, p. 73-88 ; Oscar Horta, « The Problem of Evil in Nature: Evolutionary Bases of the Prevalence of Disvalue », Relations: Beyond Anthropocentrism, 2015, vol. 3, p. 17 (traduit en français ici) ; Brian Tomasik, « The Importance of Wild-Animal Suffering », Relations: Beyond Anthropocentrism, 2015, vol. 3, p. 133 (traduit en français ici).

(vii) Thomas Lepeltier, L’Imposture intellectuelle des carnivores, Max Millo, 2017.

(viii) Harry Frankfurt, De l’art de dire des conneries, Fayard/Mazarine, 2017.

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