Le bien-être du cheval… et celui de la filière équine

FRANCE J’étais invité le 7 novembre dernier aux Assises de la Filière Équine, dédiées cette année à l’idée de bien-être des chevaux, pour représenter l’association antispéciste ACTA lors d’un face-à-face avec Jocelyne Porcher (sociologue connue notamment pour son opposition aux mouvements animalistes). Ayant déjà publié sur le site d’ACTA un compte-rendu de ce qui est ressorti de ce face-à-face (où il est question d’abattage, de chevaux sauvages et de problèmes de dos, notamment), j’ai préféré pour cette tribune aborder mon impression sur la journée dans son entier.

Il est difficile de savoir si le cheval aime vraiment ce qu’on lui fait faire, ou s’il semble l’apprécier principalement du fait du conditionnement positif fourni par l’entraînement.

Sébastien Jaulin, cavalier et instructeur

Alors que très peu d’associations antispécistes ont abordé le sujet de l’équitation jusqu’à aujourd’hui, les gens sur place ne semblaient pas surjouer leur crainte pour la filière et pour leur droit d’avoir des relations avec leurs chevaux. Jean-Louis Gouraud, lors de son intervention qui clôturait la journée, m’a remercié de m’être jeté dans la gueule du loup, tout en précisant que j’avais dû comprendre que le loup n’est pas agressif, au contraire, que le loup se sent agressé. En effet, même lors de discussions informelles de personnes ne m’ayant pas identifié comme antispéciste, l’une d’elle proposait de faire des expositions de photos des champions de courses ayant trouvé une belle retraite pour contrecarrer ceux qui mettent en avant les envois à l’abattoir, tandis qu’une autre affirmait que les associations animalistes reçoivent des subventions pour critiquer la filière équine… Si vous savez où trouver ces subventions, merci de nous contacter, elles pourraient nous faciliter la vie…

La journée tournait autour du bien-être du cheval, ce qui est plutôt positif, même si l’on sait bien dans les milieux antispécistes que le mot bien-être est tourné à toutes les sauces et s’adapte souvent plus aux envies de celui qui l’utilise qu’à une réelle prise en considération des intérêts des animaux. Dans ce sens, plusieurs intervenants au cours de la journée ont évoqué l’idée que le souci des cavaliers est que leur cheval se porte bien physiquement et mentalement, notamment parce que la performance du cheval dépendrait de ce bien-être et que (dans le cas des chevaux de trait) ce serait contre-productif de violenter son compagnon de travail – ce qui est au mieux une simplification abusive de cette relation (et je doute que des études existent qui permettraient d’en faire une généralisation aussi catégorique). D’autres ont affirmé que les chevaux aiment ce qu’ils font, qu’ils ont envie de gagner la course, etc. – ce à quoi j’ai été content de constater que Sébastien Jaulin, cavalier et instructeur, a réagi en précisant qu’il est difficile de savoir si le cheval aime vraiment ce qu’on lui fait faire, ou s’il semble l’apprécier principalement du fait du conditionnement positif fourni par l’entraînement.

Le mot bien-être est tourné à toutes les sauces et s’adapte souvent plus aux envies de celui qui l’utilise qu’à une réelle prise en considération des intérêts des animaux.

Sur place, deux intervenantes étaient qualifiées en éthologie : Alice Ruet, doctorante en éthologie, et Hélène Roche, vulgarisatrice scientifique avec qui j’ai pu avoir une longue conversation téléphonique quelques jours après les Assises. Face à mon étonnement de voir intervenir aux Assises une magnétiseuse, communicante pratiquant notamment le désancrage cellulaire, Hélène Roche a mentionné un essor de la communication intuitive, dont les praticien.ne.s et les formateurs.rices s’appuient souvent sur des idées pseudo-scientifiques qui peuvent aller vers de la psychologie de comptoir parfois délétère. Par contraste, alors que le mot éthologie, qui désigne l’étude scientifique du comportement des animaux, a été récupéré dans le milieu équin par des chuchoteurs n’ayant parfois aucune connaissance en éthologie, son utilisation a pu faire découvrir à des pratiquant.e.s la discipline scientifique qui y correspond, et mener à des avancées en termes de formation des professionnel.le.s.

Bien qu’aucune pratique actuelle n’ait été globalement remise en cause au point d’en imaginer explicitement l’interdiction, quelques idées intéressantes d’améliorations ont été soulevées dont, à défaut de perspectives tendant à l’abolition des exploitations d’animaux, on peut espérer qu’elles se concrétiseront rapidement à grande échelle :


  • écuries actives ou plus généralement limitation des box aux applications vétérinaires ;

  • proposition d’une certification pour pouvoir devenir propriétaire d’un cheval et formation continue pour les professionnel.le.s (dans la mesure où un consensus a émergé au cours de la journée, constatant que de nombreux cas de pratiques délétères pour les chevaux sont le résultat d’un manque de connaissances de la part des propriétaires) ;

  • développement d’une application gratuite pour smartphone (équi-bien-être) qui permettra d’évaluer le bien-être des chevaux sur des critères validés scientifiquement ;

  • proposition par Blanche de Granvilliers d’un régime juridique spécifique aux animaux (non humains), qui permettraient de clarifier leur position et leurs statuts.


Puisqu’on ne souhaite que bien des chevaux, cherchons sincèrement à faire interdire ce qui n’est pas juste pour eux, même si cela doit passer par la perte d’une pratique qu’on apprécie.

De manière générale, et pour conclure en titillant encore gentiment la filière, j’ai regretté la formulation de la motivation à s’intéresser au bien-être des chevaux par plusieurs personnes présentes (et qui était déjà l’objet de l’article d’Antoinette Delylle pour Cheval Pratique) : puisque les antispécistes sont là et commencent à avoir l’avis du public, il faut qu’on se montre irréprochables si on veut pouvoir continuer de monter des chevaux dans 50 ans. On aurait pu préférer : puisqu’on fait naître des chevaux, qu’on les monte, qu’on les fait courir et sauter, qu’on les utilise pour tracter ou encore pour les donner en spectacles, mais qu’on ne souhaite que leur bien, cherchons sincèrement à faire interdire ce qui n’est pas juste pour eux, même si cela doit passer par la perte d’une pratique qu’on apprécie.

- Nicolas Marty -

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