L’amorce d’une révolution culturelle

Le spécisme est éthiquement indéfendable. Mais il n’en structure pas moins nos sociétés, nos traditions et nos modes de pensée. Face à cette violence ancrée, L’Amorce revue contre le spécisme entend contribuer à une révolution culturelle majeure, à un changement de paradigme. Ainsi se présente ce projet collectif, né il y a un peu plus d’une année sous l’impulsion du philosophe Martin Gibert, que nous avons rencontré. Entretien.

Raconte-nous la naissance de l’Amorce.

Martin Gibert : L’Amorce est née des cendres de Véganes, un magazine papier produit à Montréal de 2015 à 2017 et dont j’étais le rédac chef. Les deux derniers numéros, 4 et 5, ont même été publiés et distribués en France par les éditions La Plage. Suite à cette première expérience, je trouvais que, mis à part les Cahiers antispécistes, on manquait encore de médias spécialisés un peu intello. Et j’étais toujours convaincu que le mouvement végane/antispéciste avait besoin de diffuser ses positions et de discuter « à l’interne » des sujets difficiles. C’est de toute façon important de multiplier les espaces de débats – et loin des médias grand public qui caricaturent souvent nos idées.

Du coup, comme on dit en France (et en Suisse aussi !, ndr), j’ai proposé à Axelle Playoust-Braure – qui avait collaboré à Véganes et qui était venue faire sa maîtrise de socio à Montréal – de créer une revue en ligne. On souhaitait une structure très collégiale et qui puisse s’adapter aux besoins de chacune et chacun. Monter un projet bénévole suppose que ce soit compatible avec nos occupations professionnelles (je suis chercheur en éthique de l’intelligence artificielle, comme je l’explique dans cette entrevue). Avec une revue en ligne, on s’enlève beaucoup des contraintes du papier : on n’a pas de dates de tombée, on peut réagir à l’actualité ou se donner le temps et, surtout, on est potentiellement accessible à quiconque lit le français et possède une connexion.

Ensuite, les choses se sont progressivement organisées malgré le décalage horaire et avec l’aide de Gmail, Slack et Trello (des systèmes de gestion de projets en ligne, ndr). Yves Bonnardel, Valéry Giroux, Thomas Lepeltier, Élise Desaulniers, puis François Jaquet et Florence Dellerie nous ont rejoints. Nous sommes donc une équipe à cheval entre l’Europe et l’Amérique du Nord : nous publions nos propres textes et nous éditons des articles des autres sur des sujets qui nous intéressent. Par exemple, de mon côté, j’ai écrit sur l’éthique des bris de vitrine ainsi que, très librement, sur la virilité et le mal. J’ai aussi fait une entrevue avec Christiane Bailey et traduit des articles de Will Kymlicka et Syl Ko. Le projet est encore jeune et on va forcément évoluer dans les prochaines années, mais je crois qu’on part sur de bonnes bases.

Une critique rigoureuse du spécisme permet aussi de crédibiliser le mouvement.

En quoi une réflexion philosophique et théorique sur le spécisme est-elle indispensable à un changement de paradigme ?

C’est difficile de savoir si le changement viendra d’abord des idées. J’ai très envie de le croire, mais je suis évidemment biaisé. On peut très bien imaginer un scénario où c’est la viande cellulaire et des ados de plus en plus sensibles à la cause animale et environnementale (Greta <3) qui seront les moteurs d’un changement de paradigme. Pas des distinctions conceptuelles ni des principes abstraits. Reste qu’une critique rigoureuse du spécisme permet aussi de crédibiliser le mouvement. Et même si les idées ne descendent pas toujours dans la rue, la réflexion a un rôle important à jouer puisqu’on a besoin de savoir ce que nous faisons et où nous voulons aller. Un peu de superstructure ne peut pas faire de mal.

Bien sûr, un autre scénario est possible : que la diffusion des idées en tant que telles détermine des changements d’attitudes et de comportements, par exemple devenir végane. Il faut alors accorder beaucoup d’importance à la « bataille des idées » ou à la « bataille culturelle » qui, comme dirait Yves, reste à livrer. Or, comme Thomas l’a montré dans l’Imposture intellectuelle des carnivores et comme François le précise en détail à propos du dernier livre de Paul Ariès, le niveau de nos « opposants » n’est pas super élevé. Il faut dire qu’ils n’ont pas choisi la position la plus facile à argumenter. Malheureusement, cela n’empêche pas qu’ils soient très présents dans les médias qui veulent des pro- et des anti-viandes pour montrer « les deux côtés de la médaille » – et là, j’ai toujours envie de poser la question : c’était quoi, déjà, le bon côté du nazisme ?

Quoi qu’il en soit, même si nous ne sommes pas intellectuellement stimulés de l’extérieur, ça ne veut pas dire que le spécisme ne pose pas quantité de questions passionnantes. Et c’est peu dire que nous ne sommes pas préparés. C’est là que L’Amorce a un rôle à jouer. Dans la mesure où Valéry, François et moi sommes des « philosophes professionnels » – et des collègues au Centre de recherche en éthique, à l’Université de Montréal –, plusieurs articles reflètent des préoccupations assez théoriques et pointues. Mais il y a aussi de la place dans L’Amorce pour d’autres types de discours et pour des réflexions sur des cas singuliers. Si j’enfile ma casquette de corédactrice en chef, je dirai qu’on cherche à diffuser des idées utiles pour favoriser et penser le changement de paradigme : ultimement, notre mission consiste à mettre en relation des informations pertinentes et des cerveaux qui sauront s’en servir. Il y a beaucoup d’enjeux et d’autrices qui méritent d’être mieux connues.

Le niveau de nos « opposants » n’est pas super élevé. Malheureusement, cela n’empêche pas qu’ils soient très présents dans les médias, qui veulent des pro- et des anti-viande pour montrer « les deux côtés de la médaille » – et là, j’ai toujours envie de poser la question : c’était quoi, déjà, le bon côté du nazisme ?

La reconnaissance de la sentience est-elle la clé de la libération animale ?

C’est effectivement une bonne façon de résumer les choses. J’ajouterai le principe d’égalité : il faut traiter les cas similaires de façon similaire. Avec ces deux éléments de base, la sentience et le principe d’égalité, on peut pas mal déduire tout le projet anti-spéciste (et antiraciste, anti(hétéro)sexiste, anticapacitiste, etc.).

Si l’on doit chercher un point commun aux éditrices de L’Amorce, ce pourrait donc être le sentientisme ou le pathocentrisme – c’est pareil. Ça veut dire que l’on considère que la sentience, et pas simplement la vie, est le meilleur critère pour identifier les patients moraux, c’est-à-dire ces individus envers qui nous avons des devoirs moraux. C’est un principe qui est au cœur de l’éthique animale et qui la distingue de l’éthique environnementale, dont l’objet n’est pas les animaux pris individuellement, mais des entités comme les espèces ou les écosystèmes.

J’ai aussi l’impression que mettre la sentience en avant est une bonne chose d’un point de vue politique ou militant. Mais c’est d’abord une question empirique.


On cherche à diffuser des idées utiles pour favoriser et penser le changement de paradigme : ultimement, notre mission consiste à mettre en relation des informations pertinentes et des cerveaux qui sauront s’en servir.

Quels sont les socles actuels les plus durs à désamorcer ?

Je crois que le spécisme – et en particulier sa variante suprémaciste humain – est très profondément ancré dans les esprits et les mœurs. Il s’accompagne d’anthropocentrisme (voir uniquement le monde d’un point de vue humain) et de carnisme (ne pas voir la violence et l’exploitation derrière les produits d’origine animale). Le troisième chapitre de mon livre Voir son steak comme un animal mort explore tout cela plus en détail.

Qu’ai-je appris depuis ? Dans le monde des idées, je crois qu’un obstacle supplémentaire vient de ce que les intellectuels, qui sont souvent des hommes ayant très confiance en eux, tendent à valoriser l’intelligence, que ce soit la leur ou celle des « grands auteurs ». Ça n’est pas tellement surprenant. Mais ils tendent aussi – consciemment ou non – à attribuer une valeur intrinsèque à l’intelligence, qu’ils intègrent alors dans une conception très hiérarchisée des individus, avec les génies de l’humanité tout en haut et les animaux tout en bas.

Pourtant, d’un point de vue moral, l’intelligence n’a, comme disent les philosophes, qu’une valeur instrumentale. Ça signifie que l’intelligence n’est pas intrinsèquement bonne, mais seulement dans la mesure où elle nous permet d’obtenir un bien. Or, si l’on est sentientiste, le bien est connecté à ce qui se ressent, comme le plaisir, la douleur et les émotions. En ce sens, c’est la non-reconnaissance de la valeur morale de la sentience qu’il s’agit de désamorcer. Et j’ai envie d’ajouter à la suite de Yuval Noah Harari, l’auteur de Sapiens et de Homo deus, que de toute façon, l’intelligence artificielle va nous forcer à affronter le découplage de l’intelligence et de la sentience puisque les systèmes d’IA sont intelligents sans être sentients.

Mettre la sentience en avant est une bonne chose d’un point de vue politique ou militant. Mais c’est d’abord une question empirique.

Pourquoi utiliser le féminin par défaut dans vos titres de fonction, comme autrices, lectrices ou éditrices ? Est-ce une manière d’en appeler à la convergence des luttes ?

Je vais laisser la convergence des luttes de côté : c’est un débat important, mais je n’ai rien d’intéressant à y apporter. À l’échelle plus modeste de la production de la revue, on fait des efforts pour avoir de la diversité. On est pourtant encore loin du compte car, même si l’équipe des éditrices est paritaire, on s’est rendu compte, au bout d’un an, qu’on avait, par exemple, publié deux fois plus d’hommes que de femmes.

Quant au féminin par défaut, c’est d’abord une manière de résoudre la question de l’écriture inclusive. En effet, écrire « les éditrices » demeure plus léger que « les éditeurs et les éditrices » ou « les éditeurices ». Ainsi, lorsqu’on parle d’Yves, on dit qu’il est un éditeur, mais si Yves, Élise et Florence sont sur un bateau, ce sont des éditrices. On s’y fait très vite, c’est même assez cool. Je dois ajouter que c’est une règle qu’on applique simplement aux publications génériques de L’Amorce : les autrices font ce qu’elles veulent dans leurs articles. Enfin, il est vrai que ce genre d’initiative peut certainement dérouter voire énerver quelques boomers. Heureusement, ce n’est pas intrinsèquement mal.

- propos recueillis par CL -

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